Hypnoscient

Fonctionnement du cerveau : un cinéaste émotionnel

Antonio Damasio, dans ses livres Feeling of What Happens (anglais) ou Le Sentiment même de soi - Corps, émotions, conscience (français), explore tout ce qui fait qu’on est conscient. 400 pages d’explications neuroscientifiques pour tenter de nous expliquer la conscience permet de mieux comprendre les fonctionnements inconscients. Je ne vais pas ici rentrer dans les détails, cela serait trop long, mais simplement évoquer quelques aspects que j’ai trouvé intéressants, liés à la pratique de l’hypnose. Antonio Damasio nous dit que notre cerveau possède des programmes de base, comme nous l’avons déjà abordé avec les articles sur l’amygdale ((partie 1partie 2partie 3, partie 4). C’est l’animal qui est en nous qui n’a à l’esprit que quelques éléments, assez binaires :

  • récompense ou punition
  • plaisir ou souffrance
  • approche ou retraite
  • avantage ou désavantage
  • bien (dans le sens dans la survie) ou mal (la mort).
D'après Antonio Damasio, que nous l’apprécions ou non, c’est la condition humaine naturelle. C'est notre système de fonctionnement de base, qui automatise des comportements et des réactions pour répondre à ces conditions.

Pour schématiser, voici les étapes dans le cerveau :

  • Notre cerveau perçoit un objet extérieur, qui pour lui n'est qu'un ensemble de données transmises par nos canaux sensoriels
  • Cet objet passe par notre système de survie, les programmes de base évoqués ci-dessus
  • Le système produit ou non une réaction, liées aux émotions universelles (peur, colère, surprise, dégoût, tristesse, joie)
  • Cet objet est récréé en « film » intérieur
  • Le film se déroule et nous en avons conscience seulement à ce moment là
  • Cet objet est passé par la mémoire auto-biographique, celle qui correspond à toute notre histoire, avec toutes les connexions du passé associées
  • Le film modifié par les perceptions de la mémoire auto-biographique est rejoué en nous, avec les émotions « secondaires », comme la honte, la jalousie, la culpabilité etc.
Antonio Damasio nous explique qu’il est évident que la mise en place d’une stratégie de base est automatique et inconsciente. Comme l’étude Benjamin Libet (en anglais) le montre, la conscience n’est que le témoin de ce qui s’est déjà déroulé inconsciemment bien avant. Notre conscience aurait 500 ms de retard sur l’inconscient. A l’échelle d’une molécule, 500ms est une éternité.

Le cerveau : notre cinéaste interne

D’après Antonio Damasio, la meilleure analogie pour le fonctionnement du cerveau est la création d’un film.

Le cerveau perçoit un objet, regarde à quoi il correspond et quelles sont les résonnances intérieures et l’insère dans le film joué dans notre tête, dans lequel nous sommes acteurs. Notre cerveau nous raconte en permanence une histoire, reconstruite à chaque instant, elle nous paraît continue car nous la voyons défiler en permanence, avec les milliers de stimuli perçus à la seconde, mais toute la machine qui met en route ce film nous est cachée, exactement comme dans un film au cinéma. Que le stimuli soit extérieur ou intérieur, imaginé, rêvé, le processus est toujours le même. Cette conscience primaire est comme un robot, elle ne pense pas, ne réfléchit pas, et ne fait que réagir selon des critères passés et des paramètres de survie. Seule la conscience étendue répond aux éventuelles questions soulevées, quand elles sont posées.

C’est ce film permanent qui nous permet de parler et de raconter notre vie. Pour s’exprimer verbalement, ce film doit être construit, et pour sa construction notre cerveau active toutes nos interconnexions avec les objets, présents dans le film. Antonio Damasio nous dit que les actions motrices sont encodées avec les charges émotionnelles, le corps réagit non verbalement, avant même que nous puissions en parler. En simplifiant, il réagit au travers du corps pour les émotions secondaires (mouvements, postures) et au travers du visage pour les émotions primaires. C’est ce qui fait que lorsque nous parlons de quelque chose, nous avons souvent les mêmes gestes, le corps reproduit l’action du film intérieur.

On voit nettement au travers des explications d’Antonio Damasio l’importance de prêter attention au non verbal, et pas uniquement celui des expressions du visage, qui n’anime que les émotions primaires. Le verbal est déjà un système étendu de conscience, dans lequel la conscience peut interférer, alors que le non verbal est retranscrit tel quel, sans pensée.

Toutefois, si la conscience peut interférer sur le verbal, elle ne le peut que difficilement sur ce qui constitue la forme du film, c’est à dire que si dans le film qui se déroule nous voyons quelque chose, c’est ce que nous exprimerons au travers du langage. Il devient évident, si ce n’était pas déjà le cas, que les prédicats utilisés par chacun (je vois, je sens, j’entends bien etc.) sont la représentation même de ce qui se déroule en nous.

Les informations émotionnelles et motrices que conserve notre cerveau forment la conscience autobiographique, « nous » avec notre histoire. Lorsque notre cerveau perçoit un stimulus, il active tous les processus automatiques et lance la recherche dans notre mémoire autobiographique, toutes les connexions neuronales concernées s’activent, et nous reconstruisons intérieurement nos liens avec le stimulus. Ce processus est « lent », à l’échelle du cerveau, comme nous l’avons déjà évoqué.

Antonio Damasio nous dit que ces connexions de la mémoire autobiographique sont réinjectées dans le cerveau et celui-ci la traite comme un stimulus extérieur, comme quelque chose de nouveau et active toutes les réactions en fonction. Notre histoire est donc elle aussi rejouée en permanence et repassée par les filtres qui permettent la construction de ce film intérieur. Elle se combine alors aux pensées du moment, et à ce qui est actif dans la mémoire de travail, ainsi qu’aux éléments extérieur. Le cerveau mélange l’état présent à l’état remémoré de la mémoire autobiographique et nous fait le film qui en résulte. Daniel Gilbert, dans son livre « Stumbling on Happiness », nous parle de ce fonctionnement aussi, et cela créé un rapport particulier au bonheur. Une vidéo de sa conférence TED est disponible pour vous donner une idée de ce processus.

Tout ceci explique pourquoi nous prêtons plus attention à certains éléments qu’à d’autres, c’est pourquoi souvent les femmes enceintes remarquent plus qu’avant que d’autres sont enceintes, c’est pourquoi nos peurs présentes nous font prêter attention à certains détails en nous et nous en font oublier d’autres.

Quelques exemples de la puissance de ces processus inconscients

Au cours de son livre, Antonio Damasio nous donne de nombreux exemples issus de sa pratique avec des patients ayant des parties du cerveau abimées ou inactives. J’en cite ici quelques uns que j’ai trouvé très intéressants.

Puisque j’ai écrit assez longuement sur l’amygdale, j’ai trouvé celui de la cliente qui avait ses deux amygdales calcifiées particulièrement pertinent. Elle se comportait tout à fait normalement mais étant étrangement ouverte et réceptive au touché et aux personnes autour d’elle. Le test effectué par Antonio Damasio a été de lui faire regarder 100 photos, 50 que les personnes avec toutes leurs capacités qualifieraient de « personne de confiance », et 50 de « personne envers qui se méfier ». Cette cliente a qualifié toutes les persones de ce test comme « personnes de confiance ». De plus, d’autres tests ont faire remarquer à Antonio Damasio que la seule capacité de perdue du fait de l’absence de l’amygdale était la capacité d’apprendre de nouvelles conditions aux stimuli dangereux et désagréables. Comme si la peur et la colère avaient été retirées de la cliente. Fait remarquable, cette cliente, douée en dessins, ne pouvait pas non plus dessiner de visages apeurés. Antonio Damasio fait remarquer que les patients avec une seule partie de l’amygdale endommagée fonctionnent normalement.

Je trouve que ceci résonne de façon intéressante avec les articles précédents consacrés à l’amygdale.

Un autre exemple était celui d’un autre patient, atteint de dégâts à l’hippocampe (la mémoire de nouvelles choses) et à l’amygdale. Ce patient peut vous voir, parler avec vous sans que vous ne vous rendiez compte de rien, mais revenez trois minutes après, il ne vous reconnaît pas et ne sait pas dire qui vous êtes. Antonio Damasio s’est intéressé à son cas et a lancé une batterie de test lorsqu’il a remarqué que lorsqu’il allait fumer ou boire un café, son patient se dirigeait toujours vers les mêmes personnes, qu’il n’était pas censé connaître.

Le test a donc consisté à lui présenter des personnes très désagréables et d’autres agréables, qui venaient régulièrement le voir dans sa chambre. Au bout de quelques semaines, on lui a présenté des photos et on lui a demandé de classer « agréable » et « désagréable », chacune de ses photos. Et il ne s’est pas trompé. Si on lui demande alors d’expliquer pourquoi, il ne sait pas répondre, et parfois même construit une réponse qui n’a pas de sens (ça doit être mon cousin Georges). Une partie de lui sait donc ce qui s’est passé et continue de le protéger alors que lui n’a plus la capacité d’avoir conscience de ces choix.

Fait intéressant, ce patient avait aussi conservé la capacité d’apprentissage sur des exercices répétés. Le genre de jeux qui demandent de l’entrainement et de la répétition, comme suivre un trait avec un crayon sur un disque qui bouge. Il fallait expliquer le jeu à nouveau à chaque fois que ce patient venait pour le test, mais il réussissait et progressait aussi bien que toutes les personnes normales. Encore une fois, une partie de lui intègre les apprentissages, mais il n’a pas conscience de ce fait.

Et dans la pratique de l’Hypnose ?

Ce livre ouvre de nombreuses portes possibles sur une approche de l’hypnose ou sur certains aspects stratégiques, et je vous laisserai vous faire vos propres idées, et je vous invite même à les partager dans les commentaires. Je vous livre ici quelques points qui ont animé mes réflexions.

En Hypnose, nous travaillons parfois directement à ce niveau, et comprendre ces mécanismes de protection et ses automatismes permet de négocier des réglages et de travailler sur ces panneaux indicateurs qui génèrent nos émotions, afin que celles-ci soient plus agréables et plus en accord avec le conscient. La modification de connexions neuronales, l’ouverture de nouvelles connexions permet le changement. Lorsque nous savons respecter les besoins liés à la survie et à la recherche de l’équilibre de survie, cette homéostasie intérieure de notre cerveau et de notre corps, nous savons encore mieux travailler de concert avec l’inconscient.

Certains praticiens réfutent souvent l’idée assez répandue que l’inconscient est protecteur. En soit, ce livre nous montre qu’il est, c’est simplement que certains processus ne fonctionnent que dans l’instant, sans aucune idée du passé et du futur, et que ce n’est pas leur rôle. Le rôle primaire est la réaction, la survie et la protection du système en intégrant tout un panel de données émotionnelles, sans les remettre en question.

Nous constatons aussi au travers de ce livre que tout se reconstruit en permanence en fonction de l’instant présent, et que si l’instant présent est ouvert de nouvelles possibilités, d’un futur plus agréable et de plaisir, les perceptions du passées peuvent être différentes. L’importance de préparer le terrain avec nos clients, en désactivant les peurs, les doutes, en recadrant des croyances afin de stocker dans la mémoire de travail de nouvelles perspectives apparaît assez clair. Cette reconstruction permanente se connectera aux pensées du moment et de nouvelles réactions, et donc de nouvelles attaches pourront se faire.

Les émotions étant le moteur de notre fonctionnement, et que ce système de survie a la capacité de le percevoir, totalement en dehors de notre conscience, il est aussi pertinent de se poser la question de l’intention, et de l’intensité émotionnelle de nos séances. Lorsque vous vivez une émotion, les neurones miroirs s’activent, et l’autre la perçoit à un niveau inconscient, comme démontré lors de tests sur certaines expressions du visage. Si le conscient ne la perçoit pas, le cerveau lui, sait la reconnaître. C’est pourquoi beaucoup de praticiens mettent l’accent sur l’intention, qu’une bonne technique hypnotique est utile, mais est loin d’être suffisante, le cœur, la vie, les émotions que vous mettez dans une séance sont vécues et ressenties par les sujets, et elles se mêlent alors au film qui se déroule automatiquement dans leur tête, pour plus d’efficacité.

Je pense que beaucoup de praticiens ont pu remarquer, ou ressentir que parfois c’est un mot, et un seul, qui favorise le changement chez l’autre, et c’est ce mot qui était chargé d’émotion, d’intention et de vie.

Ce livre est tellement dense qu’il serait quasiment impossible de lui être fidèle et qu’il faudrait de nombreux et longs articles pour lui rendre hommage, j’espère vous en avoir donné un aperçu suffisamment pertinent.

Bien sûr, je ne crois pas non plus que l’inconscient ne puisse être réduit qu’à ces processus inconscients. Pour moi, avec mes croyances et dans ma pratique, je fais une différences entre ces processus inconscients, automatiques, basés sur notre système de survie, et une autre partie de nous, l’Inconscient avec un grand I, et je ne sais pas si la science sera capable de l’expliquer un jour. Dans un prochain article je vous parlerai d’un livre fantastique qui a éclairé ma pratique et ma façon de « discuter » avec les inconscients, avec des résultats surprenants.

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