L’ouverture par le silence

L'art de changer en silence

Pour ce début d’année 2014, que je vous souhaite la meilleure possible, je vous partage une de mes techniques, que j’affectionne particulièrement et que j’utilise depuis un moment en cabinet avec des résultats très intéressants. La détermination d’objectif (DO), l’anamnèse, et tout ce qui nous permet d’obtenir des informations, c’est très bien et souvent très utile. Mais globalement, je trouve qu’on parle trop et que bien souvent les réponses du sujet ne sont que des interprétations conscientes, comme évoqué dans cet article, parfois même des excuses, et pas toujours très utiles. Combien de questions posées sont inutiles ? Combien de questions posées n’apportent qu’au praticien ? Pour le rassurer ? Pour qu’il soit sûr de bien comprendre ? Mais est-ce vraiment nécessaire de « comprendre » ?. Comment les éviter et obtenir des leviers de changements profonds et durables ?

Ouverture par le silence

Un point de vue stratégique

Dans ma façon de travailler, mon but est d’aider la personne à devenir autonome, et à se libérer de ce qui lui pose problème, de ce qui alimente l’éventuel symptôme pour lequel elle est venue me voir. Dans mon expérience, ce qui alimente un symptôme alimente souvent bien d’autres comportements, et c’est pour cela que je m’occupe rarement du symptôme, c’est ce que j’appelle du « travail de surface », et c’est bien souvent que je vois beaucoup de praticiens tourner en rond dans leurs DO. Efficace ? oui sûrement, ça m’arrive de le faire aussi, ou en tout cas de le combiner, mais faire que ça est dans mon expérience moins efficace.

Dans son livre Le courage d’aimer, Stephen Gilligan nous parle de « l’être négligé », cette partie de nous que nous avons négligé ou qui a été négligée et qui se protège de nouvelles souffrances, au travers de comportements et de symptômes. Le travail essentiel nous dit-il, est de réintégrer complètement cette partie de nous. Or, bien souvent, nous rejetons cette partie de nous pour les problèmes qu’elle nous pose, ce qui ne fait qu’amplifier le problème. Nous faisons tout l’inverse de ce qu’il faudrait faire, mais c’est souvent parce que ça nous fait peur, certains appellent cela leur côté « noir », « sombre », peu importe le nom, mais la plupart des gens n’ont pas envie d’aller voir. Une métaphore utilisée par mon ami David Picard, formateur à l’Arche, est celle de la grotte : elle est sombre, a l’air dangereuse et on n’a pas y envie d’y aller, mais c’est lorsqu’on dépasse cette peur et qu’on y pénètre qu’on se rend compte que c’était une mine d’or.

L’effet du rejet d’une partie de soi

Imaginez que vous n’aimiez pas quelqu’un, dans votre entourage, au travail, peu importe. Quels comportements avez-vous en présence de cette personne ? Peut-être que vous ne lui parlez pas, que vous dites un « bonjour » assez froid, sans plus, et que peu de communication s’engage. Si cette personne vous fait une critique, une remarque, ou même vous donne un bon conseil (si tant est que ça existe), il y a de fortes chances que vous rejetiez la communication en bloc, certains peuvent même aller jusqu’à la colère ou la violence verbale et/ou physique. Classique et assez logique non ?

Maintenant imaginez une personne en surpoids et qui, de façon assez classique en cabinet, vous dit qu’elle n’aime pas son corps, qu’elle ne s’aime pas, ou, plus précisément, qu’elle n’aime pas cette partie d’elle qui la fait grossir.

Que pensez-vous qu’il se passe à l’intérieur ?

Et oui, comme dans la communication extérieure, lorsqu’on n’aime pas quelqu’un ou qu’on le rejette, la communication est difficile, et l’autre est tout sauf attentif à nos besoins et nos demandes. Pas très efficace pour atteindre son objectif hein ?

Alors certains vont travailler sur le comportement alimentaire, sur un anneau gastrique ou peu importe la technique, très bien, ça fonctionne aussi. Personnellement, je pense qu’il est plus intéressant de réintégrer cette partie rejetée et négligée, pour voir comment une communication différente peut s’installer. C’est un travail assez profond sur soi, avec des conséquences bien au-delà d’un comportement et surtout cela laisse complètement libre l’inconscient de nouvelles façons de faire et de solutions, rien n’est imposé, on a juste rétabli une relation de « guerre intérieure » (où le perdant est toujours la personne),  à une relation plus saine et plus équilibrée.

Nos Filtres, nos Masques

Pour la plupart d’entre nous, nous avons des masques ou des filtres de notre réalité, certains sont portés dans certaines situations, d’autres sont là depuis longtemps et font partie de notre réalité intérieure, nous n’en avons même pas conscience. Pour moi, mon travail est de voir au-delà de ces filtres, pour travailler sur ce qui fait qu’ils sont encore là, car c’est souvent un filtre ou un masque qui est la cause de la perception d’un problème.

Ces filtres, d’une certaine façon, masquent qui nous sommes vraiment au fond, ce que nous cachons aux autres et parfois même ce que nous nous cachons à nous-mêmes.

Comment passer et voir au-delà de ces filtres ?

Je voudrais vous avertir avant de continuer. Car pour utiliser la technique qui suit, il est impératif d’avoir établi un rapport et une confiance très forte avec la personne, c’est la base. Cette technique permet d’établir aussi le rapport mais attention. C’est à la fois un travail pour le sujet, mais aussi pour vous-même, vous devez être prêts à vous mettre à nu lorsque attaquez la première étape de cette technique, vous devez savoir vous oublier complètement. C’est une technique de synchronisation avancée, de calibration et de ratification : cela peut être assez intense et émotionnel.

Vous avez été prévenu 🙂

Encore là ?

Qui êtes vous vraiment au fond ?

Alors la première étape est donc de demander à la personne : « Qui êtes vous vraiment au fond ? » .

Cette seule question comporte de nombreux présupposés et à elle seule peut déjà générer chez le sujet beaucoup d’émotions qui sont des leviers de changement souvent intéressants. Mais dans la plupart des cas, les réponses varient de « personne », « rien », « je sais pas », à des réponses très mentales comme « je suis gentil » etc.

Ces réponses sont sans intérêt en soi, le but est d’activer tout ce qui fait partie de la personne, c’est un peu comme entrer dans une maison dont la porte est ouverte et dire « y’a quelqu’un ? », et d’éveiller l’attention de ceux qui sont là pour qu’ils répondent. Laisser quelques minutes au sujet pour répondre, intégrer la question, que tout ce qui constitue l’être du sujet soit prêt à répondre.

Ce qui est très intéressant dans ce qui va suivre, c’est que bien souvent la part de la personne qu’elle a l’habitude de cacher ou de rejeter, l’être négligé cher à Gilligan, est souvent la partie qui a le plus envie de se montrer, surtout si votre rapport de confiance est profondément établi.

L’Ouverture par le Silence

La deuxième partie de cette technique est le silence. Le silence est je trouve un outil fantastique, trop souvent négligé, comme si on avait besoin de parler pour qu’il se passe quelque chose, et je crois que beaucoup de praticiens parlent plus pour se rassurer eux-mêmes que pour aider leur sujet, mais c’est juste ma croyance, faites-en ce que vous voulez 🙂

Une fois que la personne a tenté de répondre à la question précédente, avec parfois quelques questions actives en plus de ma part (souvent sous forme de meta-modèle avec des et ? c’est à dire ? ah bon ? Comment vous le savez ? qui dit ça ? Comment vous avez appris ça ?), je leur dis :

« On va faire un jeu. Maintenant vous allez répondre à cette même question, mais sans parler. Vous allez me regarder dans les yeux, en silence, et me montrer qui vous êtes. »

Et c’est parti.

On se regarde en silence. De mon côté, je m’ouvre complètement, mon intention est de me « mettre à poil », de montrer qui je suis vraiment à l’autre, pour passer le message inconscient à l’autre de s’autoriser à le faire. J’imagine souvent que l’autre est la personne la plus importante au monde pour moi là maintenant (encore plus que lorsqu’elle passe juste la porte), avec une intention énorme de bienveillance et d’accueil. Les neurones miroirs s’activent dans cet exercice, et rester à l’écoute de l’autre et de ce que vous en percevez est une clé ici. Il est nécessaire de savoir s’oublier complètement pour être complètement avec l’autre. Le sujet vit souvent un état d’hypnose assez profond lors de l’utilisation de cette technique. L’objectif est d’arriver à faire en sorte que le sujet s’oublie consciemment complètement, pour laisser la place à ce qui doit se passer là maintenant.

A partir de là, je ratifie tout ce qui se passe chez l’autre. S’il y a des micros mouvements, je demande ce qu’il se passe, si la personne me lâche des yeux, je lui demande ce qui fait qu’elle ne soutient pas mon regard. Et les réponses sont souvent des leviers émotionnels assez forts. Une peur, un travail sur le regard de l’autre ou autres. Parfois, je m’autorise à dire sincèrement ce que je ressens, car parfois je ne ressens rien (souvent un signe que l’autre est complètement avec lui-même, au lieu de s’ouvrir), et je le dis simplement, sans jugement.

Lorsque vous faites ce travail avec un rapport profond et sincère, vous pouvez percevoir les filtres encore installés, vous arrivez à sentir ce qui empêche l’autre de s’ouvrir complètement. Je sais que ça fait un peu mystique dit comme ça, mais je crois que c’est aussi un énorme travail de ratification et de calibration. Toutes les micro-expressions sont intéressantes à ratifier. Ratifier un filtre le fait souvent partir, c’est un peu comme jouer à cache-cache là. « Je t’ai vu ! », et il disparait, pour passer au suivant.

C’est comme éplucher tous les masques et tous les filtres que la personne peut avoir, consciemment ou non, pour arriver à ce qu’elle est vraiment.

Et vous verrez, ce qui se passe est souvent magique, et le travail qui suit est fait souvent à l’aveugle, c’est à dire sans aucune connaissance du contenu de la part du praticien.

Une fois les quelques filtres désactivés, c’est comme si l’être négligé avait la place de s’exprimer.

J’ai vu des gens se mettre à pleurer au bout de 3 minutes et partir en régression spontanée.
J’ai vu des personnes se connecter à une partie d’eux-même et à travailler  seuls avec, dans le silence.
J’ai vu une personne rester en silence pendant 15 minutes et me dire qu’il s’était passé pour elle quelque chose d’incroyable.
D’autres se découvrent ou découvrent un aspect de leur personnalité.
etc.

Ceux connaissant le travail de François Roustang, basé sur le silence, font sûrement un lien avec ce qui peut se passer dans le silence.

L’état d’Hypnose créé lors de cette technique permet à l’inconscient de laisser venir ce qui important à travailler pour la personne. Lorsque vous avez pris le temps, pendant quelques minutes, d’évoquer ce pour quoi la personne vient en cabinet, le lien se fait souvent tout seul.

Conclusion

Quand utiliser cette technique ?

Pour ma part je l’utilise souvent quand la personne est beaucoup dans le mental ou qu’il y a beaucoup de « Je ne sais pas ». Couper le dialogue coupe souvent le mental, et lorsqu’il est encore présent, le corps et les micro-expressions trahissent souvent ce qui se passe à l’intérieur du sujet. Mais il m’est arrivé de l’utiliser sur beaucoup de problématiques différentes, tabac, perte de poids, anxiété etc. au début pour tester, et quand j’ai vu les effets en séance et les résultats, j’en ai fait un outil dans la première ou la seconde séance assez fréquent.

Pour moi c’est une technique qui créé un rapport fantastique en séance, et très souvent vous constaterez que les sujets expriment les choses différemment après. Parfois je l’utilise comme introduction à la séance, quasiment dans les premières minutes de la séance, pour continuer ensuite sur une séance plus formelle, ou la technique en elle-même devient un travail thérapeutique en soi.

Je vous encourage à tester cela entre collègues ou amis avant. J’utilise cette technique très souvent en formation, sous une autre forme, avec le « Qu’est ce qui est hypnotique chez toi ? ». Si vous me croisez un jour en supervision à l’Arche ou dans mon stage d’aide à l’installation, vous aurez sûrement l’occasion de le vivre et de voir comment cela se passe, de l’intérieur et de l’extérieur.

Je vous souhaite une belle et merveilleuse année à tous, et si vous avez aimez cet article, pensez à cliquer sur j’aime. Comme d’habitude, je suis intéressé par vos retours, remarques et commentaires.

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35 commentaires sur “L’ouverture par le silence

  1. Merci Laurent, jamais je n’oublierais ton premier stage d’aide à la formation… à la fameuse question,
    « Qu’est ce qui est hypnotique chez toi? » ses effets secondaires… les émotions furent si belles et si puissantes… c’était tellement beau… merci encore… pour tout.
    Je te souhaite le meilleur pour 2014

  2. Salut,
    Si ça coupe le mental, je suis alors preneur… de temps en temps j’ai ce genre de personne pour lesquelles la stratégie que j’utilise habituelle semble échouer… passer dans le non verbal et laisser faire les chose, entrer dans le non-faire j’y avais déjà pensé mais sans l’introduction nécessaire… Merci Laurent!
    Amuse toi bien !

    Stéphane

  3. Cher Laurent, tout comme Jean-Paul je ne pourrais absolument pas oublier cette journée d’aide à l’installation.
    Toi et moi face à face et toi me demandant : qu’est-ce qui est hypnotique chez toi ? Que d’émotions refoulées m’ont submergées ! C’était très fort et tellement intense que quand j’y repense à chaque fois j’ai la même montée d’émotion accompagnée d’une voile dans la gorge et les yeux humides !
    J’adorerais faire partager tout ça avec un client !
    Je vais du reste m’y employer ….
    De gros bisous et à très vite !!

  4. Bonjour
    très intéressant cette façon de faire. et l’utilisation du silence, surtout. as tu une séance de ce type en vidéo ? car d’un point de vue pratique je ne suis pas certain de comprendre comment tout cela fonctionne.
    merci
    yann

  5. Bonjour Laurent
    Chouette article qui me donne vraiment envie d’essayer. Je me dis que ça peut être aussi très intéressant sur les ados qui « ne savent pas » très souvent 🙂
    J’en profite pour te dire que notre séance a bien fait avancer les choses en moi …. les et ? ah bon ? résonnent encore
    A très bientôt j’espère

  6. cette technique est effectivement très utile, je l’utilise dans des sessions d’addictologie pour laisser tomber petit à petit les masques, excuses, rationalisations, qui font beaucoup de mots mais peu d’effet, c’est la question « quel fumeur êtes-vous ? » … au plaisir de te lire, j’ai aussi été coachée par Roustang, un grand maître, Christine

  7. Voilà un article magnifique. Simplement en le lisant j’ai ressenti beaucoup d’émotions. Je vais essayer ça très rapidement. Merci encore pour tous ces articles dénués d’ego, je prend un malin plaisir à les lire.

    A bientôt,

  8. Pour l’avoir vécu, ça amène à une recherche interne qui crée une transe immédiate. Je testerais quand j’aurais pris un peu plus de confiance en séance. Déjà, rien qu’avec des questions toute simples il y a parfois des choses très fortes qui arrivent. Ce matin, en séance, en demandant « est-ce que l’inconscient sait ce qu’il y a derrière cette peur ? », grosse émotion, larmes et régression spontanée !

  9. Encore un article merveilleux. Merci Laurent! Je les découvre peu à peu, patiemment.
    Je souhaite à tous les stagiaires de vivre ce moment si particulier où Laurent demande « qu’est ce qui est hypnotique chez toi? »
    A cette question je n’ai pas repondu, tu avais déjà courcircuité toutes mes connexions mentales.
    Je garde de ce face à face un souvenir flou, des mouvements putôt que des images, mon corps qui voulait s’exprimer et toi qui étape par étape a désactivé toutes mes pulsions ou impulsions pour me permettre d’aller chercher encore ailleurs, en moi.
    Et je me demande encore si mes émotions étaient les miennes ou les tiennes.
    Sacrée expérience ou expérience sacrée!?
    A très bientôt

    Pilar

    • Merci Pilar, comme je le dis souvent, ce sont des moments magiques aussi pour moi et les émotions viennent souvent lorsque l’autre s’ouvre, et qu’on perçoit une compréhension à un certain niveau, c’est juste beau.

  10. Je viens d’utiliser les techniques de ton article en milieu de séance avec un client en plein milieu d’une nego entre parties, et là, il me lâche les émotions, me dit l’exact opposé de ce qu’il venait d’énoncer et le voilà au cœur de la problématique. Notre rapport à franchi un cap dans la confiance et Il est allé Bien plus loin qu’avant. C’était top. Merci encore Laurent

  11. Merci pour cet article,
    Je donne cours de psycho à de futurs agents commerciaux et lors du premier cours, si le groupe n’est pas trop grand, je les fais tous sortir dehors, nous nous mettons en rond et je demande -chacun son tour- de regarder un à un ses compères dans les yeux… sans rien dire!
    C’est assez intense! Mais je crois que si j’y ajoute la consigne « montrez qui vous êtes vraiment », ça sera encore plus intéressant!
    En tous les cas, un « pourcentage » de superficialité s’envole très vite!
    Mais jusqu’ici, je n’avais jamais mis les mots hypnose là-dessus 😉

    J’appliquerai ça la semaine prochaine! Bien à vous!

  12. Merci Laurent pour cet article intéressant, je n’ai pas encore vécu cette expérience avec toi,et cela va se faire sans tarder.je te verrai peut être à Avignon et surement à l’atelier « aide à l’installation. j’aurai alors une expérience directe. à bientôt

  13. Je l’ai expérimenté ce matin même,. Ce fût un fabuleux moment. Intensité émotionnelle, et puissance de cette question!! Désormais, elle fait partie de moi, et de l’autre. Merci encore Laurent. Petite question subsidiaire : Y a t-il un intérêt à utiliser cette question sur d’autres séances ?

  14. J’ai vécu cette question avec mon superviseur et surtout ma réponse par la gestuelle et le regard … Et depuis je l’appelle l’effet « wahoo » ! Alors oui faire ce cadeau à l’autre pour l’aider … et je m’émerveille du premier grand pas que je vois dans ses yeux ! Merci à nos généreux formateurs

  15. Merci encore pour ce partage ! Le silence fait souvent peur, en tout cas à moi oui et on se rend compte qu’il est un allier puissant !