La Stratégie : un arbre de ressources

Au-delà de ma pratique et des mes auto-feedbacks personnels, j’ai l’occasion de voir beaucoup de personnes pratiquer, que ce soit en formation ou au travers de vidéos que l’on m’envoie, et bien souvent, ce qui manque le plus dans une séance n’est pas la présence, le rapport, la technique, mais bien la stratégie. Je crois que la stratégie a une part essentielle dans un accompagnement de qualité, et j’ai l’impression qu’on parle beaucoup ici et là des inductions, des protocoles et de ce qu’il « faut » faire en fonction de telle ou telle problématique, sans jamais vraiment parler de l’aspect stratégique. Je vous partage ici un aspect de MA vision de la stratégie et j’espère qu’elle ouvrira quelques discussions constructives.

La stratégie, un arbre de ressource

La Stratégie ?

C’est quoi « être stratégique » en séance ?

Pour moi, c’est chercher les leviers les plus efficaces et ouvrir le maximum de possibilités au client. Je pars souvent du principe que si les solutions que mes sujets amènent consciemment en séance étaient les bonnes, ils ne seraient pas assis en face de moi. C’est un peu comme un oiseau enfermé dans une maison qui cherche à s’échapper en se cognant à la fenêtre alors que la porte à côté est ouverte. Manquer de stratégie revient à aider l’oiseau à traverser la fenêtre. Parfois ça passe, c’est juste plus long et douloureux, et parfois ça ne fonctionne pas du tout.

Ayant passé des années dans l’informatique, si j’y ai appris une chose (on n’apprend pas grand chose en informatique me direz-vous), c’est que pour corriger une application défectueuse, il faut chercher quelle partie du programme ne fonctionne pas, puis trouver à quel endroit précisément est l’erreur. Et avant de corriger, il faut s’assurer que cela n’impact pas les autres programmes, et le fonctionnement de l’application dans son ensemble.

Pour cela, il n’y a pas de secret, il faut tester les différentes possibilités, chercher et créer du lien. En effet, certains programmes informatiques sont tellement complexes et inter-dépendants avec d’autres programmes que la correction ne se fait pas là on aurait pu penser qu’elle se ferait : le bug est apparu parce qu’un collègue a modifié quelque chose dans son programme sans rapport avec le miens, au fin fond d’une structure complexe, et c’est mon programme qui ne fonctionne plus. Lorsqu’il corrige son erreur, tout rentre dans l’ordre. Si je corrige mon programme sans qu’il modifie le sien, c’est une autre partie de l’application qui se met à ne plus fonctionner, et retrouver la stabilité devient de plus en plus complexe.

Un être humain est composé de centaines de millions de programmes, qui peuvent être déclenchés par autant de stimuli, et souvent dépendant les uns des autres. La confiance par exemple, peut être liée à un nombre de comportements et de contextes incroyable, avec des déclencheurs et des dépendances internes très fortes. Avant se lancer dans une « correction », il peut être utile de savoir lequel de ces programmes a besoin d’être vraiment modifié.

La Stratégie : quel intérêt ?

Pour moi, la stratégie revient à prendre la personne dans son ensemble, avec tous ses programmes, et chercher lequel ne fonctionne vraiment pas (ou plus) comme il le faudrait. Il ne s’agit pas de prendre le premier qui passe sous la main et d’appliquer une correction en urgence, même si cela peut être nécessaire parfois, car sur le long terme, cela peut revenir ou s’avérer tout simplement inefficace. Je crois sincèrement qu’il faut penser « META« , et je cite Wikipedia: ce préfixe qui provient du grec μετά (meta) (après, au-delà de, avec) et qui exprime tout à la fois, la réflexion, le changement, la succession, le fait d’aller au-delà, à côté de, entre ou avec. Trop de personnes ont tendance à penser « INTRA », et se baladent dans un contenu qui ne mène souvent à rien.

Hypnoscient - Stratégie : le jeu d'échec

Hypnoscient – Stratégie : le jeu d’échec

En Hypnose, comme dans chaque activité avec une part de stratégie, chaque personne développe son propre style et sa stratégie, et toutes peuvent fonctionner. Je ne crois pas qu’il y est de bonne ou mauvaise stratégie, je pense que certaines sont plus efficaces que d’autres, mais au final, s’il y a une différence, c’est certainement dans le nombre de séances nécessaires pour aider la personne au mieux. Un praticien très stratégique pourra aider une personne en 2 séances là ou un débutant avec un aspect stratégique peu développé mettra peut-être 4 ou 5 séances.

Je dis ça, mais l’inverse est aussi vrai.

Un praticien avec une certaine idée de la stratégie et de ce qu’il cherche en séance pourra se perdre avec un client, alors qu’un débutant qui n’a pas encore de croyances stratégies pourra peut-être travailler beaucoup plus vite. Il me paraît important de souvent remettre sa stratégie et sa façon d’aborder le travail en séance en question, afin d’éviter l’écueil souvent néfaste des croyances figées. Pour moi, un bon praticien est un praticien avec des croyances souples, capable de croire en quelque chose dans sa séance du matin et de croire en l’inverse dans une séance de l’après midi, parce que c’est utile dans ce contexte et pour ce client.

Ceci dit, je vois trop de jeunes praticiens s’engageant dans un travail superficiel, avec la première chose qu’amène la personne dans la séance. En soit, rien de grave, c’est juste qu’au lieu de la possibilité de faire 1 ou 2 séances, ils en feront peut-être 5 ou 6, voir une seule si le client est déçu. Et je ne sais pas vous, mais je fais ce travail parce que j’aime les gens et je crois en leurs capacités de changement, et les aider le plus rapidement possible en fait partie, donc si je peux le faire, je le fais.

Un mot : un arbre. Une personne : une forêt.

C’est la métaphore que j’ai dans ma tête lorsque je reçois une personne en séance.

Chaque mot qu’elle prononce est un comme un arbre. Il peut être petit ou imposant, dans toute sa splendeur ou presque mort, peu importe. Cet arbre a des branches, et ces branches ont des ramifications. Et je veux vraiment découvrir l’arbre derrière chaque mot. Lorsqu’une personne me parle, je découvre un aspect de sa forêt. Je ne m’intéresse pas à comment ils poussent, ni pourquoi, mais seulement à comment ils sont structurés. Certains arbres peuvent être trop imposants et empêcher les autres de pousser, d’autres auraient besoin d’être taillés pour se développer, d’autres d’être arrosés, d’autres d’être coupés et leur graine replantée ailleurs sur un terrain plus fertile, d’autres simplement déplacés, d’autres peuvent être malades et nuire à la forêt dans son ensemble etc.

Quand une personne me parle de confiance, je cherche à découvrir son arbre de confiance. Dans quels contextes connait-elle ou pas la confiance ? Avec qui ? Comment elle fonctionne à ce moment là ? Une branche de l’arbre peut-être la confiance lors de la prise de parole en public ? Qu’est ce que cela veut dire ? Qu’est ce qui se cache dans l’arbre de la prise de parole ? Dans l’arbre de public ? Ont-ils des racines communes avec d’autres arbres ? Comment sont-ils connectés entre eux ?

Et pour ça le meta-modèle est une arme fantastique, tout le monde je pense connait le meta-modèle, et c’est un outil magique pour découvrir la structure d’un arbre et l’assemblage de la forêt.

Avec l’habitude et l’expérience, on sait reconnaître quels sont les arbres qui sont utiles de découvrir et comment ils sont reliés entre les autres. Le secret est de vraiment écouter l’autre. Ecouter ses mots et les liens que vous donne votre sujet. Parfois ces liens ne sont pas des mots, mais du non-verbal, des gestes ou des émotions. Lorsque je vois un stagiaire poser une question sur un mot alors que le mot juste avant avait provoqué une émotion et une réaction corporelle, je me dis que l’opérateur n’est pas vraiment avec l’autre (je suis pas aussi dur en vrai, ça vient aussi beaucoup avec l’expérience). Un arbre n’est pas juste constitué de mots, mais de toutes les attaches associées (j’y reviendrai dans un autre article). De même, ces arbres contiennent de véritables ressources, souvent insoupçonnées de nos clients, et c’est donc très utile des les explorer.

La fragilité de nos clients : une véritable force

Au-delà du questionnement et de la recherche de la découverte de l’autre et de sa structure, je remarque que ce qui empêche souvent la stratégie de se mettre en place est la croyance que nos  clients sont fragiles, et qu’il faut en prendre soin comme s’ils allaient se décomposer sous nos yeux.

Bien sûr qu’il peut y avoir une certaine fragilité, mais j’ai remarqué dans ma pratique que des clients ayant vécus des traumatismes très forts, comme des viols, des incestes ou qui ont été battus durant toute leur enfance et leur adolescence (ou tout ça en même temps), ont une vraie force à l’intérieur, et qu’ils sont beaucoup plus solides que la plupart des gens.

Quand je parle à mes clients, c’est la croyance en leur(s) force(s) et en leur capacité de changement que je veux tout de suite faire passer, et ce n’est pas en leur parlant comme à un enfant de 3 ans ou en « cathédralisant » la séance que je vais y arriver. Il y a une différence entre bienveillance et passivité, tout comme il y en a une entre position basse et manque d’autorité.

Je crois aussi que beaucoup de personnes ont envie de changer mais qu’elles en ont peur, et qu’elles vont donc éviter, consciemment ou non, d’aller là ou ça peut changer.  C’est pourquoi le meta-modèle est intéressant, afin de préciser toutes les omissions, mais c’est aussi pourquoi je pense que lorsque vous calibrez une incongruence ou une émotion, il faut chercher l’arbre et l’organisation de la forêt qui sont derrières.

Est-ce utile de préciser que c’est toujours dans le respect de l’autre, des ses croyances et en évitant les projections ? Mais oui, le client va peut-être être secoué, oui, il y aura certainement des émotions, mais c’est très certainement par là que se trouve l’arbre, le groupe d’arbres qui pose problème, ou l’arbre ressource qui servira à en alimenter d’autres.

Il y a une nette différence entre découvrir la structure d’une personne et s’intéresser à son contenu. Pour continuer sur la métaphore de l’arbre et de la forêt, savoir pourquoi cet arbre est à tel endroit et pas à un autre, savoir pourquoi il est presque mort au lieu d’être vert n’a pas d’intérêt. Savoir comment il est et comment il interagit avec le reste de la forêt me parait en revanche essentiel, c’est ce qui permet de créer du lien et de penser « META » au niveau d’une structure souvent très complexe.

D’autres articles sur la stratégie sont à venir, basés sur quelques lectures qui m’ont beaucoup apporté dans ma pratique.

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24 commentaires sur “La Stratégie : un arbre de ressources

  1. Super Laurent,
    cette vision de la forêt est intéressante, en effet sur la recherche de structure, pour que le praticien oriente son travail de séance et de thérapie : « Travailler la dessus maintenant, pour pouvoir atteindre le reste dans deux semaines. »
    Cependant, je crois que la question « pourquoi » est tout de même à avoir en tête, concernant le travail du praticien. Car pour être stratégique, celui ci doit faire un choix, et ce choix doit être animé par une prise de risque, une décision de la part de celui ci. Tout comme une suggestion peut être pensée sous la forme de « pourquoi je vais faire cette suggestion là? » et « comment je vais la faire passer au mieux? ». Une stratégie peut être pensée en terme de pourquoi (telle métaphore, tel protocole, tel non verbal, tel silence, telle question, telle induction…) et comment (suggestion, histoire encastrée, faire sortir les META…).
    J’ai l’impression qu’autour de ces deux questions en arrière plans, dès le début d’une séance le praticien se met illico « avec l’autre » à arpenter la forêt.
    Une piste?

    • Je partage ton avis sur le « pourquoi », je disais encore cette semaine qu’avoir une partie de soi qui se pose la question « pourquoi je dis ça », « pour qui je dis ça » et « pourquoi je fais ça », permettait d’élaguer l’inutile et de vraiment être attentif à l’autre.

      Car trop souvent, certains choses sont dites ou faites parce que ça sonne bien, ou parce que c’est sympa, ou parce que c’est écrit quelque part qu’il faut le faire ou parce qu’on l’a entendu…mais ça ne sert pas vraiment au sujet en soi.

      Reste que pour moi la première étape, avant même d’ETRE stratégique dans ses choix, ses inductions et ses suggestions, c’est de penser stratégie et connaître le terrain.

      Tout comme pour décider d’un coup aux échecs il faut étudier le terrain et la situation, pour décider d’une stratégie, d’un protocole ou d’une suggestion, il me paraît important de connaître le terrain de jeu.

  2. Merci Laurent pour cet article très intéressant.
    En se renvoyant la métaphore, on peut alors se demander comment est structuré notre arbre « stratégie » (ou le groupe d’arbre) chez nous, à quels autres arbres est-il relié,… Qu’est ce qui le favorise, le freine. De quoi a-t-il besoin pour grandir. Du coup hier, je me suis amusée à commencer à dessiner cette partie de forêt et c’est très instructif comme exo ! Thanks ! 🙂

  3. Très bon article Laurent!
    et oui, un bon modèle clinique aide à penser une stratégie efficace…

    Laurent, tu parles de respecter les croyances de l’autre, bien évidemment, juste pour préciser ta pensée, je rajouterais « sauf quand elles sont néfastes pour lui-même »…

    La stratégie, c’est le plus important.

  4. Bonjour Laurent,
    Merci pour tes écrits et tes réflexions de hautes qualités. Tes articles sont superbes à lire et pleins de conseils, d’expériences….que du bonheur…..on ne peut que progresser grâce à toi.
    Cordialement.

  5. Magnifique article. Ton intention et ta motivation à aider l’autre sont touchantes. J’apprécie beaucoup tout les conseils et les modèles que tu donnes. Cela pourrais même être plus passionnant avec un exemple concret.

  6. Super intéressants tous ces articles. Dommage que l hypnose moderne n’existait pas encore lors de mes apprentissages (école, éducation). Je suis sûre que j aurais pris une consultation avec vous. A 60ans est il trop tard pour bien faire ? Merci de transmettre votre savoir

  7. Très chouette métaphore et façon de travailler!
    Personnellement, j’ai aussi une « grille de lecture » lors de mes consultations mais elle n’est pas aussi joliment métaphorique.
    Nous sommes en plein dans la thérapie stratégique brève, n’est-ce pas?
    Et la métaphore de l’arbre mais fait penser à celui utilisé en thérapie narrative exercée au Rwanda où les enfants expriment leur vie en dessinant un arbre…. La narrative favorisant aussi la collectivité rassemble l’arbre de chacun pour en faire une forêt….
    Ah si on pouvait avoir des journées de 48h!!!
    Bien à vous.

  8. Comme Rodolphe j’aurais été preneuse d’un exemple concret. Mais ta métaphore de l’arbre me parle bien et je sens qu’elle va alimenter ma réflexion. Merci !

  9. Merci pour tous ces textes et liens
    j étais désespérée de ramer autant dans mon début de pratique…
    je reprends espoir d y arriver mais il y a encore tellement de questions…
    Les ancrages, le différents types de recadrage…
    Je continue à vous lire et vous écouter.
    Bonne route à vous pour le changement d adresse.

    • ouai Lucas je te comprend mais je pense qu il faut continuer a etudier et surtout ,je pense le plus important : PRATIQUER!!!!!! sur les potes au debut puis apres se lancer….wau!!! c est partie…………….moi je suis comme toi ,j ai que 2 stages en bagage mais j ai la passion qui je pense est le plus important ! bonne chance et bonne PRATIQUE